L’architecture comme métier
Depuis cette année, pour déposer des plans à l’enquête, les communes vaudoises exigent des architectes qu’ils figurent sur le registre de la fondation REG1. Cette procédure garantit qu’elles ont affaire à un professionnel qualifié exerçant au moins depuis trois ans. Or un architecte établi à Lausanne a vu son inscription suspendue par la commission d’experts: à leurs yeux, le candidat ne démontrait pas toutes les compétences d’architecte, car il ne présentait que des transformations d’édifices existants.
De quel droit définit-on ce qui relève ou non de l’Architecture avec un grand A? La commission établit son jugement sur des «prescriptions spécifiques». Le long texte qui les énumère est l’un des rares documents qui lient la théorie et l’histoire de la discipline aux régimes juridiques contemporains. Prenant appui sur la triade vitruvienne, la définition de l’architecte REG A (2019) repose sur toutes les échelles d’intervention et une large palette de prestations que personne, ou presque, n’aura pu cumuler en trois années. Entre les lignes, on se doute un peu que cette définition émane d’une génération qui s’accroche encore à un vieux rêve, l’architecture «de la cuillère à la ville», qui use et abuse du terme «territoire» mais apprécie dans tous les paysages les mêmes volumes savants et magnifiques assemblés sous la lumière. La nouvelle génération a d’autres agendas (comme le montre le dossier du mois): questionner les usages et les modes de vie, chercher des modes constructifs innovants et écologiques, préserver au maximum l’existant, quitte à ne pas construire et se concentrer sur le patrimoine – car tout est patrimoine.
Mais est-ce bien le moment de se disputer sur les définitions et provoquer des clashs générationnels? Certainement pas, car cela fait septante ans que le REG poursuit un objectif qui intéresse toute la profession, jeunes et moins jeunes : écarter les architectes irresponsables, voire dangereux, et toutes ces sociétés immobilières qui empruntent une main naïve peu scrupuleuse pour signer des plans génériques (et, cette fois, totalement déconnectés du territoire). «Ces profils sont facilement identifiés, assure Pierre-Henri Schmutz, qui dirige la fondation depuis près de vingt ans. Sur les 200 candidatures déposées annuellement, il y en a forcément une qui soulève des questions» Tout ce qu’on doit exiger de la fondation, c’est que ses commissions soient régulièrement renouvelées afin de maintenir un débat constant sur l’évolution des critères d’admission. Le directeur nous assure que c’est le cas.
Voilà le vrai débat : tous nos voisins européens disposent d’un ordre qui protège la profession; mais dans la Suisse libérale, il y a 26 juridictions et un chaos qui permet pratiquement à n’importe qui de déposer des plans à l’enquête ! Les médecins, les avocats, eux, sont considérés comme «d’utilité publique». Pas les architectes, ni les ingénieurs: le Conseil fédéral considère que les normes et les règlements suffisent à donner un cadre juridique au secteur. Dès lors, il est bien difficile de donner une autorité aux professionnel·les – que ce soit pour défendre leurs honoraires ou garantir la qualité en matière de culture du bâti.
Eric Frei, le président du conseil de fondation, aimerait que les architectes et ingénieurs se rassemblent sur la question. Et il indique la feuille de route: «D’abord, il faut que les professionnel·les s’entendent sur les qualifications, sur les dénominateurs communs qui décrivent leurs métiers. S’ils y parviennent, on pourra chercher un soutien politique pour protéger enfin cette profession.» En résumé, nous pouvons soit discuter encore quelques décennies de la définition du métier, soit épauler le travail de la fondation REG, en nourrissant ses réflexions.
Note
1. Voir Julia Jeanloz, «Vaud : désactivation liste mandataires qualifiés CAMAC, quelles conséquences? », TRACÉS 05/2024